Le paradoxe du système politique gabonais :
ni dictature, ni démocratie…

Par Jean - Valentin LEYAMA

Le Gabon n'est plus tout à fait une dictature. Non, non, la preuve : l'élection présidentielle est redevenue, à trois reprises depuis 1990 (1993, 1998, 2005), relativement ouverte, même si les conditions de la victoire n'ont jamais été transparentes, donnant lieu à des multiples contestations.
Non, non, on n'emprisonne plus sans jugement un journaliste lorsque ses écrits, à l'instar du présent article, déplaisent au pouvoir. On peut se permettre de caricaturer le Chef de l'Etat sans s'inquiéter outre mesure, même s'il arrive que des hommes de média soient souvent "appelés" pour s'expliquer sur le contenu d'un article et "invités" à présenter des excuses.

Mais si depuis 1990, la démocratie pluraliste a été inscrite dans la Constitution, le Gabon n'est pas encore une démocratie ou plutôt a cessé de le devenir. En effet, les modifications successives (manipulations ?) de la Constitution, en particulier les dispositions relatives au mandat du Président de la République ainsi que les conditions d'organisation des élections ont conduit à la perpétuation du pouvoir d'un homme et de son parti. On assiste depuis 1993 avec beaucoup de résignation à un net recul démocratique et à une concentration du pouvoir, que dis-je, de tous les pouvoirs dans une main.

Il s'ensuit que la séparation potentiellement conflictuelle des trois pouvoirs que sont l'Exécutif, le Législatif et le Judiciaire et qui constitue le fondement de toute démocratie a cessé d'être effective. Ces trois pouvoirs sont aujourd'hui et depuis plusieurs années de l'ère démocratique, concentrés dans une seule main. Et comme les institutions de régulation de la démocratie, par le mode de désignation de leurs membres, émanent de l'Exécutif et du Législatif (9 membres au total, nommés par quota de 3, respectivement par le président de la République, le Président du Sénat et le Président de l'Assemblée nationale), il n'y a rien de surprenant de voir la Cour Constitutionnelle, le Conseil National de la Communication (CNC), et, même, la toute nouvelle Commission contre l'Enrichissement Illicite subir des injonctions dans l'accomplissement normal de leurs missions.

Le parachèvement de cette belle construction, c'est la quasi-disparition de l'opposition politique : affamée et divisée à dessein, elle a fait une croix sur ses propres convictions et, toute honte bue, a rallié le Chef du camp qu'elle vilipendait avec véhémence dans un passé pas si lointain. Les motifs allégués pour justifier ces retournements, traduisent en réalité un mal profond dont le pays ne sortira pas de sitôt : l'immoralité politique, laquelle a érigé la volte-face, le sens de la girouette et le tango permanents en modèles pour les nouvelles générations.

Il en résulte que la démocratie gabonaise, ou du moins ce qui en reste, a été dépouillée, progressivement, insidieusement, subtilement, de tous ses contre-pouvoirs.
Quel lamentable spectacle, en démocratie, que celui de voir les présidents des chambres du Parlement, ceux des institutions constitutionnelles et judiciaires commencer et terminer tous leurs discours, en tous temps et en toutes circonstances, par des éloges au Chef suprême de l'Exécutif dont ils sont censés contrôler l'action ! Ne parlons pas du premier des ministres à qui la Constitution accorde pourtant de larges pouvoirs, dont la constante référence à Dieu, pardon au Chef de l'Etat rendrait jaloux un évangéliste confirmé.

Quel lamentable spectacle, en démocratie, que de voir les médias publics consacrer l'essentiel de leur grille à narrer, ou plutôt, à béatifier les activités du Chef de l'Exécutif et du parti majoritaire au mépris des règles du pluralisme, que le CNC devrait précisément garantir.

Conséquence : du fait de la concentration du pouvoir, que dis-je, de tous les pouvoirs dans la paume d'une seule main, il n'existe plus d'instances de recours crédibles. Vous a-t-on "volé" votre élection ? Refuse-t-on de légaliser votre parti politique ? A-t-on perquisitionné chez vous sans mandat ad hoc ? Croupissez-vous en prison sans jugement et surtout sans motif ? Vous empêche-t-on de quitter le territoire ou refuse-t-on de vous délivrer un passeport pour voyager alors que la liberté de circulation des citoyens est inscrite dans la Constitution ? Devez-vous subir une humiliante enquête préalable de moralité pour solliciter le récépissé de votre association ? A-t-on saisi ou interdit votre journal ? Estimez-vous avoir été victime d'un abus de pouvoir ? Votre recours, si vous avez le courage, la persévérance et, surtout, les moyens de l'exercer n'aboutira que si l'Instance Ultime consent à son dénouement.

On mesure enfin la vitalité d'une démocratie par rapport à sa capacité à garantir l'alternance politique. Or, à chaque fois que l'alternance au sommet de l'Etat s'est rapprochée, une modification, que dis-je, une manipulation constitutionnelle est opérée, souvent dans la précipitation, pour renvoyer l'échéance aux calendes "gabonaises". La modification de la Constitution intervenue en 2003 a levé définitivement la limitation du mandat présidentiel. Le Chef de l'Etat peut se représenter indéfiniment. Inamovible depuis 40 ans (il a aujourd'hui 72 ans), champion du monde toutes catégories de la longévité à la magistrature suprême, il est donné partant pour un énième mandat en 2012 (à 77 ans, il aura passé 45 ans au pouvoir).
La démocratie gabonaise est dans une impasse.
Faudrait-il compter sur la Providence pour en sortir ?

GFC 29 / 11 / 07